espace de discussion sur les transformations de l'entreprise liées à la société et l'économie numérique
Ce groupe a fonctionné en 2011-2012 dans le cadre de l'Atelier de réflexion prospective PRISE animé par la Fing et un ensemble de partenaires pour le compte de l'Agence nationale de la Recherche (ANR).

Les transformations numériques se combinent depuis plusieurs décennies avec les transformations des organisations : l'existence des systèmes d'information et des réseaux à longue distance a permis la mondialisation, les organisations multi-sites, de nouvelles relations entre donneurs d'ordres et sous-traitants, de nouvelles modalités d'échange au sein des organisations et entre elles. Les développements de l'internet, du mobile, du cloud, des outils de communication asynchrone et synchrone, et de nombreux dispositifs au sein des organisations, ont été propices à de nombreuses certitudes. Pour engager l'échange à ce sujet dans le cadre de notre atelier de réflexion prospective, voici quelques champs d'investigation, souvent fondés sur ces certitudes, ou leurs contrepoints.
Petits et grands. Le numérique précipite la fin des grandes organisations. La tendance amorcée de longue date est à l'entreprise en réseau, étendue, d'ailleurs l'emploi, l'innovation, la vitalité viennent des petites entreprises, et les grandes externalisent toujours plus.
Mais cette vision n'est-elle pas très française, d'un pays où le CAC40 connaît peu de changements parce que les petites entreprises ne grandissent pas, et démentie par les concentrations de l'internet comme par les réalités américaines ou chinoises ?
Procédural et buissonnier. L'internet, c'est le bazar, et l'entreprise devient inexorablement « chaotique » pour son plus grand bien (plus coopérative) ou à son détriment (désorganisation), à mesure que l'information circule dans tous les sens et que les hiérarchies sont bousculées.
Mais il y a toujours des DSI, et l'informatique continue de classer, d'ordonner, de structurer les organisations; les efforts et les investissements vont dans le sens de sécurités renforcées et de systèmes urbanisés, réduisant les marges de liberté des employés comme des décideurs. Le numérique, c'est aussi les indicateurs de performance et de qualité, les tableaux de bord.
Continu et discontinu. Le monde du travail vit la fin des emplois stables, le contrat à durée indéterminée est devenu minoritaire en flux, les premières années de vie professionnelle sont marquées par l'instabilité et l'entrée dans la « recherche d'emploi tout au long de la vie ». Le numérique se trouve prié de faire la continuité des parcours de vie, il outille les moments de perte de liens (perte d'emploi, départ à la retraite) et contient les bagages de compétences et d'expériences (e-portfolio, profils sur les réseaux). Mais il segmente les profils, cloisonne les métiers, et peut exclure. Ce sont aussi les sociabilités professionnelles qui se réinventent à travers les réseaux de relations, et peut-être les « métiers », vecteurs d'appartenances en réseaux.
Horizontal et vertical. Dans l'entreprise comme ailleurs, le numérique outille la remise en cause des « autorités » au profit des échanges entre pairs, de la coopération. Mais les organisations matricielles sont aussi de nouvelles façons d'exercer l'autorité, qu'elles ne déstabilisent que si elle est fragile : l'autogestion n'est pas pour demain.
Humain et inhumain. Les dispositifs numériques sont souvent vus comme vecteurs de stress et de souffrance au travail, et aussi de dégradation des liens. De nombreux autres facteurs peuvent expliquer ces évolutions qui ne sont pas identiques dans tous les pays, certains allant jusqu'à décrire les espaces numérique comme nouveaux espaces de la conversation et des relations informelles, que les lieux de travail ne permettent parfois plus.
Bureaux et sans-bureaux. La société de l'information devait amener la généralisation du télétravail; de fait, le réseau est devenu le « lieu » de travail de collègues s'échangeant des e-mails dans la même pièce, mais les bureaux n'ont pas disparu, pas plus que les trajets domicile-travail, en revanche le travail en mobilité s'est répandu, de même que l'hybridation entre travail à domicile et dans les lieux dédiés, voire les tiers-lieux. Il est délicat de savoir ce que seront les lieux de travail de demain, si l'immobilier de bureau comporte une part incompressible, si les lieux peuvent devenir interchangeables, si les démobilités seront fortement outillées par le numérique comme l'est la mobilité aujourd'hui.
Générations et générations. Après quelques années où il a pu sembler que les plus jeunes étaient plus à l'aise avec les outils de travail numériques, sait-on aujourd'hui si l'âge est différenciant dans les pratiques, si par exemple il départage les usages synchrones et asynchrones, structurés et déstructurés ? Et si la pyramide des âges des dirigeants d'entreprises de différents secteurs nous renseigne sur leurs pratiques numériques, en lien ou non avec leurs pratiques managériales ?
Outils de travail normatifs ou adaptatifs. Nos environnements et nos processus de travail donnent une place croissante aux dispositifs numériques, au point que les outils semblent influencer nos façons de travailler, à moins qu'ils n'accompagnent nos évolutions. Après la sténo, la machine à écrire, les mobiliers de rangement, les fiches, les calculateurs, décrits par Delphine Gardey (Ecrire, calculer, classer), voici l'e-mail, le traitement de texte, Powerpoint, le tableur, les bases de données, mais aussi les réseaux sociaux, la messagerie instantanée, sans parler de la vidéo et du son qui questionnent la place de l'écrit au travail, les façons de s'organiser, de conserver, de partager, de protéger.
Connaissance et apprentissages. La société de la connaissance décrit, aussi, le caractère différenciant des savoirs d'expérience et d'expertise des organisations; après la vogue du knowledge management, on voit la formation en entreprises se transformer progressivement, les collectifs de travail se muer en communautés apprenantes, valorisant et dévalorisant tour à tour les diplômes, la richesse des parcours, les temps de formation et l'apprentissage au fil de l'eau.
Mesure et démesure des temps. On prête souvent au numérique le débordement des temps publics sur les temps privés et réciproquement, ainsi que la difficulté, désormais, à mesurer le temps de travail individuel dans certains métiers; et aussi l'aggravation des interruptions, au détriment de l'attention. Cette question du temps se combine à la fois avec celle de l'espace et avec celles des rémunérations et du droit du travail.
Ce premier inventaire vise à proposer des terrains d'investigation; il n'épuise pas la liste. Il faudrait probbalement s'attacher davantage aux questions de genre, qui sont parmi les clés des analyses des transformations du travail. Prêter attention aux normes et dispositions légales, et à leurs « enrichissements » numériques. Mettre en jeu les questions d'identité numérique au travail. Spécifier la diversité des terrains, des secteurs, des cycles de vie des entreprises. Prendre en compte la part « immatérielle » de la production, le basculement vers les services.
A l'entreprendre, il est clair que la part du numérique dans toutes les transformations actuelles est incertaine, tant les autres facteurs sont nombreux et puissants (globalisation, financiarisation, évolutions des relations aux clients, des méthodes de management, etc), et eux-mêmes peu étanches au fait numérique.
Il est clair, également, qu'une approche prospective sera d'un grand secours, s'agissant de mettre ces premières pistes sous tension de la démographie, du climat, des coûts énergétiques, des contraintes de localisation des activités ou de l'évolution des inégalités sociales.
A poursuivre, donc, lors de l'atelier du 17 mai, et en ligne : merci d'avance de vos commentaires.
Merci à Jean-Marie Bergère, directeur d'Astrees, pour sa contribution à cette première esquisse.
Jacques-François Marchandise, directeur de la recherche et de la prospective de la Fing, contribue à son animation depuis sa création fin 1999.
Impliqué depuis 1982 dans...
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