Innovation monétaire

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Quelles innovations pourraient être pertinentes en terme de monnaies et de monnaies complémentaires.



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Notions de base - Annexe 10 - Laurent Gille : les différents régimes de la valeur

Version du mardi 27 septembre 2011

Points importants :

Il existe deux régimes différents de la valeur :

  • la valeur des êtres : ce régime se développe principalement jusqu’au XVIIIème siècle. Il est basé sur le partage et l’attribution des biens, les alliances, la propriété et la satisfaction des besoins ; Il correspond à une société hiérarchisée et une économie d’abondance 

  • La valeur des choses : il se développe surtout après le XVIIème siècle. Il est basé sur l’économie d’échange, le contrat, la propirété et le développement du désir. Il détruit la hiérarchie et s’intéresse à l’économie de la rareté ; 

Il y a une évolution des frontières entre ces deux régimes de valeur, entre l’être et ce qu’il produit. Pourtant il faut garder ces régimes étanches entre eux.

Quelques précisions sur les rôles de la monnaie

Dans le rôle de « résolution de dette » de la monnaie, la monnaie permet de « triangulariser les échanges » (en vendant à une personne avant d’acheter à une autre ou à l’inverse en achetant avant de  vendre). Il faut la considérer également comme un instrument de rémunération et de transfert. La monnaie permet donc de fermer des comptes, de clore un rapport, d’aliéner un bien, de « rendre étranger » les deux acteurs qui ont réalisé un échange.

Depuis que la monnaie n’est plus indexée sur les métaux précieux, elle est devenue une simple « promesse » d’un gain futur. Le système est basé sur la confiance dans cette promesse.

Dans le rôle « d’indicateur de la valeur », la monnaie constate la valeur mais ne la définit pas. Elle est présentée comme un indicateur neutre et objectif.

Les indicateurs influencent les comportements. Ils peuvent être la promesse d’un gain ou d’une récompense (en particulier lorsque l’on compare la différence entre la valeur actuelle et la valeur potentielle d’un bien ou d’un service). On peut donc spéculer sur l’indicateur et son évolution2… Ainsi, d’un moyen pour atteindre une fin, la monnaie est devenue une fin en soi.

Les questions posées par la monnaie et les réponses des monnaies complémentaires

La monnaie pose 5 questions :

  1. 1.La question de la spéculation : il existe un débat pour savoir si la spéculation est bien (elle fluidifie les marchés) ou mal (elle les dérègle) 

  2. 2.Le problème de l’insolvabilité : la monnaie permet la solvabilité des individus, mais le marché a des défaillances, en particulier parce qu’il ne prend pas en compte les externalités. Par exemple il ne permet pas de solder la dette que nous avons avec la nature 

  3. 3.Le problème de la neutralité : les monnaies conventionnelles sont neutres par rapport au type de bien et service acheté. On pourrait souhaiter orienter la consommation vers certains biens et services (ayant un impact positif sur la société ou sur l’environnement…) 

  4. 4.Les questions de la sécurité et de la confiance 

  5. 5.Le problème du coût du moyen de paiement 

 

Les Etats peuvent chercher à résoudre certains des problèmes de la monnaie par exemple en administrant certains marchés ou en fixant certaines valeurs en dehors des mécanismes de marché.

 

Les monnaies complémentaires cherchent à résoudre certains des problèmes posés par la monnaie :

  • Certaines monnaies complémentaires ont des intérêts négatifs pour décourager la spéculation.  

  • Elles permettent de rendre marchand des prestations qui ne trouvent pas leur marché (par exemple des services que les personnes n’achèteraient pas avec des monnaies conventionnelles) 

  • Elle permet de fixer des valeurs en dehors du marché pour orienter la consommation. Par exemple lorsqu’une monnaie se calcule en temps, la valeur d’une heure de travail n’est plus fixée par l’offre et la demande mais est équivalente quel que soit le travail réalisé 

  • Elles peuvent réduire la sphère de convertibilité 

Les différents régimes de la valeur ?

Nous avons peine à imaginer autre chose que le mécanisme de marché pour fixer la valeur d’échange d’un bien ou d’un service. Mais il y a eu plusieurs « régimes » de la valeur.

 

Le premier régime de la valeur se développe principalement jusqu’au XVIIIème siècle, qui s’intéresse à la valeur des êtres plutôt qu’à la valeur des choses. Il correspond à la fois à une société inégalitaire et une économie d’abondance.

  • Ce premier régime est moins basé sur une économie d’échange que sur le partage et l’attribution des biens. Il conduit à  une société inégalitaire où les puissants attribuent, les richesses 

  • Ce régime est marqué par des alliances plutôt que des contrats.  

  • Il n’y a pas de concept de propriété (qui est le fondement de l’échange) mais plutôt de possession3. Cela change la vision des choses car on peut posséder de la terre mais on  est également « possédé » par la Terre. 
  • Le désir y est banni, et on s’intéresse plutôt à la satisfaction des besoins élémentaires.  De ce point de vue, on pourrait parler d’économie d’abondance 

 

Ce premier régime de la valeur correspond à une société du bienfait : « le don est la monnaie des êtres ». Pour être grand il faut savoir donner. Le don est le discours du pacte social.

 

Ce régime de valeur existe toujours dans nos sociétés. Lorsqu’ils appartiennent à une communauté, les agents dépassent leurs intérêts personnels, ce qui semble non rationnelle pour les économistes qui s’en étonnent. Monétiser ce domaine est catastrophique. La monétisation en mettant un indicateur de valeur d’échange mesurable ou même de l’estime qui n’est pas mesurable mais évaluable subjectivement, détruit le système de don.

 

Le deuxième régime de la valeur est basé sur le marché et la valeur des choses. Il existait auparavant mais se développe particulièrement à partir du XVIIIème siècle. Il prône l’individu, le désir et sa satisfaction. Il détruit la hiérarchie. Il s’intéresse à la gestion de la rareté.

 

Il n’y a pas de critères universels et donc il peut exister d’autres régimes de valeur.

Comment hybrider les régimes de la valeur ?

La question se pose de savoir qu’est-ce qui peut être acheté et vendu ? La loi (moderne) répond en général que l’être humain ne peut pas être vendu. Mais peut-on par exemple acheter son statut ?

 

Il y a une évolution des frontières entre les deux régimes de valeur, entre l’être et ce qu’il produit.

Selon Alan Meltzer, seules certaines choses ne devraient pas être aliénables par le marché (il ne devrait pas être possible de transmettre leur propriété par l’offre et la demande) : les droits de propriété intellectuelle, les données personnelles, la responsabilité productive, la souveraineté foncière, le pouvoir et l’influence politique.

 

Dans les faits le marché grignote l’espace des régimes de la valeur. Ainsi, on parle actuellement de vendre des îles grecques à l’Allemagne en règlement de la dette, des terres arables africaines sont mises à disposition de pays…

 

Les régimes de valeur4 doivent rester étanches. Si la monnaie permet de convertir d’une sphère dans une autre alors cela pose des problèmes.  Il y a également un regard envieux des Etats de pouvoir faire entrer de nouvelles choses dans le marché afin de pouvoir les taxer.

Quelques pistes de réflexion

  1. 1.Comment instituer des régimes hors marché ? 

  2. 2.On rémunère le travail mais peut-on monétiser le don sans le tuer (faire en sorte que l’on attende une contrepartie du don) ? 

  3. 3.Doit-on rémunérer les comportements, le mérite, la grandeur ? Doit-on même les reconnaître ? 

  4. 4.Comment faire pour que la monnaie reste un moyen et ne devienne pas une fin en soi ? 

 

1 Laurent Gille est enseignant-chercheur au Département de Sciences économiques et sociales de Télécom ParisTech. Ce texte résume sa présentation lors de la rencontre sur l’innovation monétaire le 27 septembre 2011 au lieu du design

2 Pierre Noël Giraud, le commerce des promesses : petit traité sur la finance moderne, Le Seuil 2001

3 La possession est la « faculté d’user d’un bien dont on dispose »  - la propriété est le « droit d’user, de jouir et de disposer de façon exclusive et absolue sous les restrictions établies par la loi » (Petit Robert)

4 Michael Valzer puis Marcel Henaff parlent de « sphères de justice » : Michale Walzer, sphères de justice, Le Seuil, coll. la couleur des idées, 1997

Fabien Eychenne

A propos de moi

Fabien Eychenne, 31 ans, a rejoint la Fing en 2005 en tant que Chef de Projet. Il a notamment animé un réseau d'expérimentateur d'ENT, conduit l'étude Musique &...

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