Quelles innovations pourraient être pertinentes en terme de monnaies et de monnaies complémentaires.

Version 3 du lundi 30 janvier 20121
La monnaie est définie comme “un instrument de paiement spécialisé accepté de façon générale par les membres d’une communauté en règlement d’un achat, d’une prestation ou d’une dette2”.
Le groupe de travail sur l’innovation monétaire de la Fondation Internet Nouvelle Génération3 a proposé de redéfinir et d’élargir les fonctions principales de la monnaie4 afin d’ouvrir de nouvelles pistes d’innovation dans ce domaine.
Lors des échanges en troc, deux personnes se donnent mutuellement des biens ou des services qu’ils considèrent de valeur proche. Mais si nous désirons quelque chose chez une personne, celle-ci n’a pas forcément trouvée une contrepartie qui l’intéresse dans ce que nous possédons.
La première fonction de monnaie a donc pour but de séparer les deux parties de l’échange de biens et de services. Un vendeur donne à un acheteur un bien ou un service mais la contrepartie se fait en monnaie, une représentation symbolique de la valeur, qui permettra au vendeur par la suite d’acheter auprès d’autres personnes. En fait le décalage dans le temps entre l’achat et la vente peut se faire dans les deux sens :
La monnaie permet de vendre puis d’acheter plus tard à quelqu’un d’autre (on parle d’intermédiaire dans les échanges)
La monnaie permet d’acheter pour pouvoir ensuite vendre une fois le produit ou service transformé ou utilisé pour développer l’activité. Elle permet donc d’investir pour créer de la valeur a posteriori (on parle alors de réserve de valeur).
La monnaie permet donc de faciliter l’échange et l’investissement en décalant dans le temps l’achat et la vente de biens et de services. Mais ce décallage dans le temps présente certains risques comme le piratage et la contrefaçon de la monnaie elle-même, l’impact sur l’économie (par exemple l’inflation des prix) ou encore des usages opportunistes (par exemple en spéculant sur l’évolution des prix). Il existe deux façons de traiter le risque :
Réduire le risque par une stratégie de sécurité5
Accepter le risque par un mécanisme de compensation ou en s’en remettant à l’autre par un mécanisme de confiance6
Les risques sont particulièrements présents dans les mécanismes de réserve de valeur où il peut y avoir une grande différence entre la valeur actuelle d’un bien et service et sa valeur potentielle (même s’il n’a pas été transformé, simplement en pariant sur l’évolution de son prix). C’est pour cette raison qu’un certain nombre de monnaies défavorisent la réserve de valeur (par exemple à l’aide d’un intérêt négatif qui dévalue la monnaie au cours du temps).
La deuxième fonction de la monnaie est de donner une indication de la valeur. Habituellement, il s’agit de la valeur du bien ou du service échangé, mais il existe de nombreuses valeurs possibles qui peuvent être caractérisées par le procesus qui a conduit à leur estimation. On parle traditionnelement “d’unité de compte” pour ce rôle. Cependant une unité est un étalon et le cours de la monnaie lui-même fluctue ! Parler d’indicateur de valeur ouvre de nouvelles possibilités, comme celle d’envisager une diversité de valeurs pour lesquelles la monnaie peut servir d’indicateur ou même de prendre en compte des indicateurs multiples7.
Un indicateur est une grandeur ou un ensemble de grandeurs qui permet de définir une stratégie. Les indicateurs peuvent également créer de la valeur car ils permettent de prendre des décisions mieux informées en rendant visible un effet ou sa progression. Souvent un indicateur est conçu comme une mesure qui se traduit par un nombre, mais il existe des grandeurs non mesurables (que l’on ne peut pas comparer à un étalon externe commun) comme la confiance ou l’estime. Dans ce cas, l’indicateur peut simplement être évalué, c’est à dire catégorisé et approché8.
Les indicateurs de valeur pouvent porter sur les biens et services échangés (valeur d’échange, d’usage, travail, ou même sur la monnaie elle-même…) ou bien sur les personnes elles-mêmes (comptabilité d’une personne ou d’un groupe, comportement, autres indicateurs de « richesses » d’une personne ou d’un groupe…). Ces deux types d’indicateurs correspondent à deux régimes de valeur bien différents9.
Il existe plusieurs indicateurs sur la valeur du bien ou du service échangé
La plus connue est la valeur d’échange, c’est à dire le résultat d’une négociation entre deux personnes sur le prix auxquelles elles sont prêtes à échanger un bien ou un service ;
Il peut s’agir aussi de la valeur travail. Dans ce cas on cherche à évaluer le coût du travail pour produire un bien10. On peut par exemple utiliser une mesure de temps comme étalon (plusieurs monnaies complémentaires mesurent en heure les services échangés) ;
Enfin il est également possible de s’intéresser à la valeur d’usage. Dans ce cas, la valeur peut être différente pour l’acheteur et le vendeur ;
Le prix (la valeur du bien ou du service) peut être fixé par un mécanisme d’offre et de demande (le marché), par une autorité administrative ou légale ou bien encore par la mesure à partir d’un étalon stable tel que le temps.
La monnaie elle-même qui peut varier en fonction d’un étalon ou des autres monnaies. Par le biais de l’endettement, des taux d’intérêts ou des taux de change, la monnaie devient ainsi un indicateur de valeur et peut prendre elle-même une valeur d’échange…
Il exite également des indicateurs qui s’intéressent à la valeur des personnes ou des groupes :
La comptabilité d’une personne ou d’un groupe (les actifs et les passifs, ou bien leur variation)
D’autres indicateurs de richesse11 d’une personne ou d’un groupe (au sens large du mot richesse)
Un comportement individuel ou collectif et son impact sur la communauté (la participation, un comportement écoresponsable…)
Ou encore d’autres flux entre les humains, parfois non mesurables (confiance, estime…)
Parfois la monnaie, plutôt qu’un moyen, est pris comme un but en soi. Elle devient alors un indicateur de puissance de celui qui la détient.
Les monnaies nationales (appelées couramment “argent”) sont gérées par les banques. Ce sont actuellement, à quelques exceptions près dans le monde, les seules monnaies légales pour le paiement à la collectivité de la taxation et de l’impôt (même si beaucoup d’autres monnaies sont considérées comme légales pour les échanges au sein d’une communauté). Ces monnaies nationales sont basées sur les mêmes choix de mécanismes monétaires bien que ceux-ci aient fortement évolué par le passé et qu’il existe beaucoup d’autres choix possible pour définir une monnaie. C’est ce qui fait dire à Georg Simmel : “les questions monétaires […] déterminent aussi le type de société dans lequel cet argent va opérer12”. Certains imaginent des monnaies alternatives aux monnaies nationales qui comme elles, cherchent à s’appliquer à toutes les activités humaines et pourraient s’y substituer en cas de forte inflation voire d’éfondrement d’une monnaie nationale.
Il existe également des monnaies complémentaires dont le but n’est pas de remplacer les monnaies nationales mais de favoriser certains domaines en limitant leur action13 :
Favoriser une économie locale ou régionale en y développant les échanges marchands ;
Favoriser le lien social dans une communauté en facilitant les échanges de services ;
Favoriser la confiance dans un groupe en évaluant la réputation de ses membres ;
Favoriser un comportement particulier (comportement écoresponsable, solidarité avec les ainés, fidélité des clients…) ;
Favoriser l’investissement tout en limitant la spéculation (les monnaies complémentaires actuelles se limitent au rôle d’intermédiaire dans les échanges14) ;
Les monnaies complémentaires sont des outils destinés à favoriser certains domaines ou comportements comme le font également, de façon centralisée, les choix fiscaux faits par les collectivités.
Il est possible d’imaginer des monnaies complémentaires de nécessité (comme les monnaies dans les favelas du Brésil qui permettent aux plus pauvres de bénéficier d’une économie locale à défaut d’avoir accès à l’argent qui permet d’acquérir n’importe quel bien et service dans le monde) et des monnaies complémentaires de possibilité (permettre une petite augmentation du chiffre d’affaire en fidélisant les clients avec par exemple le RES en Belgique et en France).
Le champ des monnaies complémentaires est riche et diversifié15. Mais il reste un champ immense à explorer pour favoriser de nouveaux comportements, faciliter l’investissement, etc.
Il y a eu de nombreuses expériences de monnaies complémentaires sur des territoires très ciblés. Par ailleurs, la crise suscite la recherche de mécanismes d'échange déconnectés du système financier dominant et l’évolution vers une société plus durable ouvre la porte à de nouvelles manières plus systémiques de mesurer la valeur et d’arbitrer entre présent et avenir. Enfin, l’évolution des technologies ouvre la voie à une automatisation et une sur-réactivité des marchés mais aussi à des déploiement de monnaies complémentaires plus rapides et beaucoup moins chers. Tous ces facteurs poussent vers la mise en oeuvre à plus grande échelle des innovations monétaires.
Pour permettre le passage à l’échelle de certaines expériences concluantes d’innovation monétaire il faut prendre en compte :
La légalité de ces nouvelles monnaies en particulier par la possibilité de payer les taxes et impots sur les échanges commerciaux et professionnels ;
Leur gouvernance permettant de rassembler tous les acteurs de la communauté y compris les acteurs institutionnels ;
La légitimité de ces monnaies en particulier en favorisant leur reconnaissance par les institutions16 ;
1 Ce document est le fruit des échanges entre plus de 180 participants à l’expédition Fing sur l’innovation monétaire (experts en monnaies, économistes, banques, collectivités territoriales, entreprises, innovateurs, innovateurs…).
3 Expédition Fing sur l’innovation monétaire : http:/
4 Depuis Aristote on considère que la monnaie à trois fonctions : intermédiaire dans les échanges, réserve de valeur et unité de compte. Dans les travaux de l’expédition sur l’innovation monétaire, les deux premières sont regroupées et la troisième élargie afin de permettre une vision nouvelle. Certains auteurs ajoutent une quatrième fonction, le “pouvoir libératoire” pour éteindre les dettes et obligations.
5 Voir l’annexe 3 : détournements et sécurité
6 Voir l’annexe 4 : nouvelles approches de la confiance numérique
7 Voir la piste d’innovation monétaire n°1 sur la multiplication des indicateurs
8 Voir la piste d’innovation monétaire n°2 sur les monnaies non mesurables
9 LaurentGilles : les différents régimes de la valeur, expédition sur l’innovation monétaire, Innovatiopn monétaire - notions de bases annexe 10
10 L’Europe commence à reconnaître la valeur du travail bénévole et admet que des comptes d’associations puissent intégrer la valorisation de la production bénévole qui représente en France de l’ordre de 20 milliards d’euros chaque année. Ainsi le club Développement Durable du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts Comptables a défini une “valeur citoyenne”, c’est à dire la valeur qu’il aurait fallut payer à une société pour obtenir un résultat apporté bénévolement.
11 Voir l’annexe 8 sur le FAIR et l’annexe 11 sur le rapport “reconsidérer la richesse”
12 Georg Simmel, la philosophie de l’argent, collection Quadrige, éditions PUF, 1999
13 Voir l’annexe n°1 : comment mettre en place une monnaie complémentaire ?
14 Voir la piste d’innovation n°3 séparer les monnaies en fonction de leur rôle
15 Selon Bernard Lietaer, il existe plus de 5000 monnaies complémentaires dans le monde.
16 Voir la piste d’innovation n°9 : légitimer de nouveaux types de monnaies
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