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Résilience et Numérique. Par Serge Tisseron

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L'approche de Serge Tisseron par la résilience collective nous est vite apparue incontournable pour aborder la question des risques et des crises sur les territoires. La résilience en tant que qualité, processus, et force, permet de l'appréhender à la fois comme finalité et comme moyen : quels types de processus, mis en place dans une temporalité longue, permettent de se renforcer collectivement face aux chocs ? Nous voulons également mettre en lumière la démarche de l'IHMEC, exemple d'un numérique au service de la résilience d'un territoire après une catastrophe. Nous avons eu plusieurs entretiens avec Serge Tisseron, et voici sa contribution au cahier.

Serge Tisseron
Psychiatre, docteur en psychologie HDR, membre du conseil scientifique du CRPMS (Université de Paris), membre de l’Académie des technologies, Président fondateur de l’Institut pour l’Histoire et la Mémoire des Catastrophes (IHMEC).

¹ ² ³ ⁴ ⁵ ⁶

Quelles places pour le numérique en situation de crise ?

Au moment des attentats de New York, le 11 septembre 2001, Internet n’est pas encore à la mesure d’un tel événement planétaire ¹. En revanche, trois ans plus tard, le 11 mars 2004, au moment des attentats de Madrid, les sites internet battent un record d’audience. Ils sont nombreux à proposer dès le premier jour des cartes, des graphiques, et surtout des chats et des forums sur lesquels les internautes de la planète entière peuvent échanger leurs impressions. Mais c’est au moment des attentats de Londres, le 7 juillet 2005, que le rôle d’Internet comme nouveau support d’échanges et de soutien mutuel prend toute sa dimension. Ce jour-là, les victimes des attentats et leurs proches ont utilisé les claviers et les caméras de leur téléphone portable pour alimenter un réseau d’entraide et de solidarité sans précédent. Cette interactivité, inséparable de la production de sens, a été d’emblée mise au service d’une résilience considérée non plus comme addition de compétences individuelles, mais comme aventure collective.

De la résilience individuelle à la résilience collective

Ce n’était pas la première fois que le mot de « résilience » changeait de sens. Il a en effet d’abord désigné une qualité personnelle, puis un processus par lequel chacun peut devenir « résilient » s’il y est aidé, et enfin une force que tout être vivant possède ². Pour réduire cette confusion, j’ai proposé de distinguer ces trois significations par trois orthographes différentes ³. Le mot « résilience » désignerait une qualité, conformément à son usage courant, notamment dans le domaine de la résilience des matériaux. Le processus de résilience s’écrirait avec un « a », « résiliance » : cette appellation le rapproche en effet des mots reliance et survivance et permet de souligner qu’il s’agit d’un travail jamais terminé. Enfin, le mot « Résilience » (avec un « R » majuscule) désignerait la force qui nous permet de négocier avec les ruptures de l’environnement et les bouleversements intérieurs qui en résultent.

Mais c’est donc en 2005, en Angleterre que le concept de résilience échappe enfin aux tenants de la psychologie positive et aux marchands de bonheur qui en avaient fait leur fonds de commerce au début des années 2000 ⁴. Les trois définitions successives de la résilience, qui se sont construites les unes contre les autres, sont alors progressivement reconnues comme complémentaires. Pour rendre claire cette nouvelle approche, j’ai proposé une formule étrange à l’oreille, mais parfaitement limpide aussitôt que nous la voyons écrite ⁵ : « La Résilience favorise la résilience grâce à la résilience ». Autrement dit : « La Résilience comme force favorise les qualités individuelles de résilience grâce à la résiliance envisagée comme un ensemble de processus collectifs au sein d’un groupe ». Et nous pouvons écrire tout aussi bien : « La résiliance favorise la résilience grâce à la Résilience », ou encore : « La résilience favorise la résiliance grâce à la Résilience ».

En outre, après avoir été longtemps considérée par les tenants de la psychologie positive comme la capacité de rebondir après un traumatisme pour se faire une vie plus belle, la résilience devient considérée comme un processus en quatre phases ⁶ : se préparer ; résister ; se reconstruire en profitant des bouleversements qui sont survenus pour envisager un développement sur d’autres bases ; et consolider le rétablissement en travaillant à réduire les séquelles physiques et psychologiques de la catastrophe. Cette phase rejoint la première et constitue le début d’un nouveau cycle possible. Consolider les acquis du rétablissement est en effet une façon de se préparer aux traumatismes ultérieurs possibles.

Les technologies numériques au service de la résilience

A chacune de ces phases, les technologies numériques ont un rôle majeur à jouer. Le premier temps de la résilience, celui de la préparation aux catastrophes, est en effet grandement facilité par les échanges avec des personnes qui en ont vécu de semblables et qui ont appris à les gérer. Il peut être difficile de trouver de tels interlocuteurs autour de soi, Internet rend de telles rencontres possibles. Les outils numériques, correctement utilisés, préparent aussi les populations aux risques en favorisant l’évaluation des vulnérabilités collectives, la détection des crises et des conflits, la mise en place de partenariats et projets mutualisés (en live ou via les réseaux sociaux), le traitement des « signaux faibles » et l’expérimentation de solutions technologiques innovantes. Ils participent aussi à la création d’une mémoire collective par l’addition et la confrontation des mémoires individuelles, et préparent les populations à adopter des comportements pertinents, comme y invite l’IHMEC. Les potentialités locales, notamment les écoles, les universités, le tissu associatif et les médias ont un rôle majeur à y jouer.

La capacité de résister et de se rétablir pendant la crise bénéficie elle aussi de l’utilisation des outils numériques, comme le montre les réactions de la population londonienne après les attentats de Londres.

Enfin, le temps de la consolidation bénéficie largement de la capacité d’établir des contacts et des rencontres autour des expériences de chacun. La possibilité de rejoindre une communauté participe à la consolidation de la résilience, tandis que les échanges intergénérationnels préparent les nouvelles générations à faire face à des situations imprévisibles.

Internet participe ainsi au projet de réduire la vulnérabilité des populations en renforçant leur capacité à anticiper, à résister, à s’adapter et à se relever, tout en consolidant les acquis de l’expérience. Mais à condition de faire de chacun un acteur de sa propre sécurité.


Notes

  1. Fogel, J.-F., Patino, B. (2005), Une presse sans Gutenberg. Grasset.
  2. Tisseron, S. (2007). La Résilience. Puf.
  3. Ibidem.
  4. Il faudra, hélas, beaucoup plus de temps en France…
  5. Ibidem.
  6. Comme il est exposé dans le document du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations consacré à cette question (N°202/DEF/CICDE/NP du 12 décembre 2011), puis dans la définition des Nations unies, campagne mondiale 2010-2011 : « La résilience désigne la capacité d’un système, d’une communauté ou d’une société exposés aux aléas, de résister, d’absorber et de corriger les effets d’un danger, et de s’en accommoder, en temps opportun et de manière efficace, notamment par la préservation et la restauration de ses structures essentielles et de ses fonctions de base. »

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