Le numérique et les crises, réflexions philosophiques. Par Thierry Ménissier
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Thierry Ménissier
Philosophe politique, Professeur à l'Université Grenoble Alpes, créateur du jeu sérieux Be Human in the Chaos (co-créé avec la chercheuse Fabienne Martin-Juchat)
Blog : http://www.tumultieordini.com/

Le numérique, comme l’IA, s’inscrivent dans le paradigme de l’innovation, qui constitue l’héritage de la société moderne qui s’était elle-même définie comme progressiste. Mais, en ayant polarisé les avancées de la science et l’inventivité technologique par la dynamique marchande, en les ayant livré aux marchés, ils représentent également une forme de trahison vis-à-vis de l’idéal du progrès civilisateur. Le citoyen de la société de l’information imaginée par les Lumières s’est subrepticement transformé en client des GAFAM. La situation contemporaine correspond à une ambiguïté sans pareille, jamais atteinte : comme il est possible de tout monitorer, il est tentant de penser qu’on peut tout contrôler ; et même le droit à l’expression, finalement généralisé dans tous les pays de culture hédoniste, est doublé par un espionnage généralisé, qui recouvre des buts politiques ou commerciaux.
Dans le contexte de la datacratie, le régime de la crise sanitaire mondiale que nous traversons contribue à mettre à la fois en valeur et en surcharge les outils numériques. Mais tandis que nous voudrions nous rassurer grâce à la puissance de nos outils et mettre en ordre le monde par leur biais, nous nous retrouvons face à une limite : cette crise rappelle que le réel apparait fondamentalement instable, que la fortune imprévisible est la reine (ainsi que l’affirmaient les auteurs de la Renaissance) et qu’elle défie notre idéal implicite de gestion prédictive de tout. Alors qu’on commençait à croire consacrée la puissance de prédiction algorithmique, on s’aperçoit qu’il est impossible de stabiliser totalement les choses. Que ce soit d’un point de vue sanitaire, social, politique, ou encore climatique (domaine où l’on voit d’ailleurs que les solutions modernes contribuent elles-mêmes à la déstabilisation), la réalité s’avère comme imprédictible par principe. Les pouvoirs publics doivent affronter ce problème, au risque d’une dangereuse perte d’imputation de la responsabilité civile et juridique qu’ils visent à instaurer et à garantir. Or, leurs administrés attendent de la réassurance.
Pourtant là réside justement, ainsi que l’expliquait dans l’Antiquité la tradition hippocratique, la vertu de la crise : elle est une opportunité de transformation, et nous sommes dépendants des circonstances de crise qui forcent nos évolutions. La vulnérabilité s’éprouve par la peur de la mort récemment redécouverte avec les risques de contamination à la COVID-19. Cette peur, on sait depuis Hobbes que la science vise à la conjurer, alors qu’elle est vraiment salutaire : elle permet l’improvisation au-delà de l’adaptation, et favorise une intelligence nouvelle de l’innovation. Dans cet esprit, la résilience n’est jamais une conjuration de l’imprévisible.
Par suite, si la persistance des risques, de même que l’émergence de crises voire de catastrophes, démentent certes la possibilité de garantir des systèmes intégralement sous contrôle, sans doute faudrait-il penser la culture de la donnée au-delà du système technique qui l’a engendrée, celui-ci étant en lui-même limité et vulnérable. La culture de la donnée est une des formes intéressantes de l’héritage moderne, et ce qu’il conviendrait d’en conserver, c’est le goût de la bonne information. C’est-à-dire d’une information ajustée à son juste niveau. Ce qui implique de sortir du solutionnisme technologique, qui sous-tend notre dépendance aux données, et d’utiliser celles-ci en vue de la restauration du jugement éclairé. Il s’agirait de refonder la responsabilité collective sur une capacité réflexive via ce qu’il y a d’intéressant dans la culture de la donnée. Il faut continuer à éduquer les usagers-citoyens
Un des axes pour cette éducation me semble résider dans la conjonction de l’ancrage corporel au monde et de l’innovation sociale entendue comme la « participation en vue de la réinvention ». Le premier peut être stimulé par la mise en mouvement, car il n'y a pas de vraie transformation qui ne soit pas d’abord corporelle. La promesse éthique et politique de la modernité c’était la stabilité, le développement de la culture de l’assurance, alors qu’aujourd’hui pour développer une véritable solidité, il est nécessaire d’en passer par l’épreuve de la déstabilisation. Telle est « l’antifragilité » de Nassim Nicholas Taleb. La seconde, en favorisant le bricolage collectif d’usagers agiles, permet de renouer avec l’esprit de la modernité à l’aune de l'innovation sociale, ce qui permet de considérer celle-ci comme le foyer d’une nouvelle institution imaginaire de la société (Castoriadis).